Le nouveau départ de Bernardo

(Copyright: Marc Jauneaud) 

Fin novembre, Bernardo Montet présentera sa nouvelle pièce Des Hommes, dernière de ses productions en tant que directeur du CCN de Tours. Pour Umoove, il dévoile ses futurs projets.   

Après Issê Timossé (1997) créé avec Pierre Guyotat et votre adaptation de Bérénice de Racine (2006), vous adaptez de nouveau une œuvre littéraire : Le Bagne de Jean Genet.  

Pour être plus précis, je pars de ce texte de Jean Genet et traverse les diverses thématiques de cet auteur engagé, thématiques qui font écho avec mes propres obsessions : colonisation, assignation, défense des minorités. Le Bagne est un texte que j’ai découvert assez tardivement. Il est étonnamment avant-gardiste, car 50 ans après son écriture il aborde des sujets encore brûlants dans notre société. Le Bagne est naturellement fait pour trouver place sur un plateau de danse. A l’origine l’oeuvre devait se nommer Des Hommes mais ce titre a été refusé par l’éditeur. Je le reprends à mon tour. 

Pour la première fois vous vous adjoignez les services d’un « assistant » : l’auteure Geneviève Vincent. Aborder le monstre sacré de la littérature française Genet nécessite de s’y mettre à deux ? 

Je connais Geneviève depuis le début des années 80. C’est elle qui m’a conseillé par exemple la lecture d’Eden,Eden de Pierre Guyotat. Elle est critique d’art, de danse, historienne, écrivaine et fut invitée à de nombreuses reprises au Centre chorégraphique de Tours pour des conférences. Elle m’a énormément aidé à travailler la dramaturgie de la pièce Des Hommes, notamment comment mettre en scène les thématiques de Jean Genet. 

Vous parliez des minorités ardemment défendues par Jean Genet. Il combattit pour les minorités sexuelles. Vous sentez-vous proche de ce combat ? 

Très proche car cette question est cruciale pour l’évolution de nos sociétés et elle est affiliée à toutes les autres minorités ou considérées comme telles. L’acceptation de l’homosexualité dans nos sociétés contemporaines convoque des questions identitaires, de mœurs, des questions sociétales dont on ne peut faire l’impasse aujourd’hui pour le bon déroulement de la démocratie. C’est un sujet à vif mais qui doit être banalisé. Je réfute le terme de « communauté homosexuelle » car cela sous-entend un côté exclusif, fermé. Je lutte pour que les minorités soient considérées comme des citoyens à part entière. Mais d’ailleurs ça veut dire quoi « être à part entière » dans une société ? Vous voyez que les combats de Jean Genet sont loin d’être terminés ! 

Vous dîtes que Des hommes est une pièce monosexuée. C'est à dire ? 

Dans cette nouvelle création deux danseuses jouent des rôles d’homme. J’estime qu’appartenir à un genre ne veut pas forcément dire se rattacher à des rôles prédéterminés, à des comportements spécifiques. Je souhaitais parler de cette ambiguïté que nous avons tous en nous : notre part de masculin et de féminin. L’accomplissement, l’épanouissement d’un être vient, je pense, dans l’harmonie de ces 2 pôles qui nous habitent. Ce sujet que j’aborde pour la première fois est quelque chose que j’aimerais retravailler dans une prochaine création. 

Fin décembre 2011, Thomas Lebrun vous remplacera à la direction du CNN de Tours. Qu'avez-vous retenu de vos deux "passages institutionnels" (Centres chorégraphiques de Rennes puis de Tours) ? 

Ces deux expériences m’ont énormément apporté : comment gérer une équipe administrative, comment monter un projet d’envergure avec des moyens confortables et des objectifs qui débordent le seul cadre artistique… Je n’aurais jamais pu appréhender cela avec une compagnie indépendante. Le projet du CCN déborde de loin le seul cadre du studio en s’étendant à la région, au national, à l’international. Il pose aussi la question de l’artiste dans la cité, du citoyen et de l’art… Le politique est toujours présent. C’est donc un outil pertinent. J’ai aussi apprécié le luxe relatif mais il était temps pour moi comme pour les tutelles que je retrouve mon indépendance. Entre Rennes et Tours, j’avais d’ailleurs retrouvé cette liberté qui m’est chère car c’est aussi retrouver un rapport direct au public, mais aussi au maire, au Ministre, aux mécènes car là vous devez convaincre avec vos projets… coûte que coûte. 

Votre nouvelle compagnie s'appelle Mawguerite. pouvez-vous nous en dire plus ? 

C’est la créolisation de Marguerite. Cette compagnie était en sommeil ; je l’ai créée bien avant mon passage à Tours. Telle la Belle au bois dormant, elle se réveille à nouveau. Je vais m’installer à Morlaix dans un pôle de création nommé SEW. Il s’agit un projet porté par trois associations culturelles. Elles ont acheté ensemble une ancienne manufacture de tabac de la Seita. 65000 m 2 qui accueilleront un cinéma d'art et essai, un théâtre, une salle de musiques actuelles et des studios de danse. Le projet est singulier mais me paraît terriblement innovant. Comme le disait Edouard Glissant : « Agit en ton lieu et pense avec le monde ». Vous avez dit : « Plutôt que divertir, je préfère fasciner ».

En retrouvant liberté et indépendant, n'avez-vous pas peur de devoir céder aux sirènes du spectaculaire pour remplir les caisses et par-là même rogner sur votre instransigeance artistique ? 

Dans l’acte artistique c’est la liberté la plus totale qui s’exprime. Dans Le funambule, Jean Genet disait à son amant artiste-funambule : « Pense toujours à marcher sur ton fil et ne te soucie pas du reste. » Pour moi c’est pareil, mon rapport à l’œuvre, à l’acte créatif est ce qui compte le plus. Après, dans un second temps, vient le moment du consensus, où il s’agit de vendre le spectacle etc. mais tout cela relève du marché du spectacle et ne me concerne pas du tout en premier lieu. Donc bien évidemment que ma ligne de conduite restera la même : rester dans l’exigence, au plus proche de ce que je suis, sinon je change de métier. 

Propos recueillis par Cédric CHAORY. 

 

Des hommes au CCN de Tours de 30 novembre au 02 décembre 2011