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23 Janvier 2012
La grande illusion
![]() (Copyright: Marie Tribouilloy) D’abord il vous faut, le sourire aux lèvres, suivre le parcours fléché, empli d’indications du type « lever le bras gauche », « regarder en l’air » etc., afin d’entrer en salle. Là vous attend un placeur du type martial qui, mégaphone aux lèvres, vous ordonne de vous asseoir, glissant au passage des phrases absurdes « Pour la sécurité des artistes, il vous sera interdit de penser à la couleur rouge durant tout le spectacle », « Noter votre apparence physique sur une échelle de 1 à 10 »… Vous passez alors du sourire aux éclats de rire. Une bien belle progression sur l’échelle de l’humour mais déjà pointe le malaise : toute cette mise en bouche serait-elle un brin manipulatrice ?
(…) ou pas, nouvelle création de la compagnie Androphyne se pose la question du choix, de la liberté de penser et d’agir. Plus précisément de l’illusion d’avoir le choix. Astucieusement les chorégraphes Pierre-Johann Suc et Magali Pobel conçoivent une œuvre qui travaille la notion de l’interactivité avec le public (ou comment bien l’enfumer par le stratagème de la participation ludique !). Impliquer un spectateur lambda dans le processus créatif d’un spectacle fut pendant longtemps le nec plus ultra de certaines compagnies mais il y a l’art et la manière de le faire. (…) ou pas démontre, avec une rare acuité, que cette démarche peut s’avérer être un parfait naufrage (savamment orchestré). Dès le début leur beau projet participatif prend l’eau. Ainsi les faux spectateurs (et vrais artistes de la compagnie) invités à monter sur scène foutent un bordel pas possible. Les tours de magie et autres attractions foirent à tour de rôle. Cette débandade, à la mise en scène parfaitement millimétrée, fait mouche. Si le public a déjà participé, pour son plus grand plaisir, à ce type de show qui prend l’eau, celui-ci porte en lui un propos bien plus inquiétant, car sous ses atours foutraques et rock’n’roll (…) ou pas dénonce clairement cette société du spectacle chère à Guy Debord. Ouvrez les yeux bien grands car on vous manipule et vous endort. En gros souvenez-vous de TF1, de Coca-Cola et du temps de cerveau disponible, surtout en ces temps de campagne présidentielle. Saluons la compagnie qui réunit danseurs (bouleversante et juste Anne-Cécile Massoni), performeurs (Blanche Konrad), comédiens (désopilant Samuel Dutertre dans son rôle de gaffeur professionnel) et musiciens (qui envoient du bois !), tous exceptionnels dans cette grande illusion. Jusqu’au bout ils vous tiennent en haleine et vous font retrouver le plaisir (déjà lointain pour le trentenaire que je suis) de réaliser et lancer un avion en papier, viser quelqu’un avec une balle de tennis. Revendiquant depuis toujours son appartenance à la sphère chorégraphique, Androphyne signe là un parfait « objet chorégraphique non identifié » comme il aime à décrire leurs oeuvres, idéale symbiose d’arts vivants divers et variés. Intelligent, désopilant, rafraîchissant, n’en jetez plus ! Ce tiercé gagnant (ou pas) de cette œuvre maligne en diable mènera loin la compagnie, déjà repérée par le réseau des CDC en 2011. Cette année c’est à vous de les (re)découvrir d’urgence. Cédric CHAORY Le samedi 21 janvier, Théâtre Mansart (Dijon – Festival Art Danse Bourgogne)
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